Q1. « Grace, ce jour de 2005 où vous avez vendu la robe que vous portiez sur le dos… Qu’est-ce qui s’est passé dans votre tête à cette seconde précise ? Était-ce de la survie ou de l’intuition pure ? »
C’était de la survie. À ce moment-là, je ne me voyais pas “créer pour le plaisir” ou attendre que les choses arrivent. J’avais trois enfants, des responsabilités très concrètes, et une seule certitude : il fallait subvenir aux besoins de ma famille. Quand ces femmes m’ont arrêtée pour acheter la tunique que je portais, je n’ai pas réfléchi comme une artiste, j’ai réfléchi comme une mère. Ce n’était pas un coup de génie calculé, ni une vision stratégique. C’était une décision instinctive, presque vitale. Je me suis dit : c’est maintenant. Pas plus tard. Avec le recul, je comprends que cette survie-là était déjà une forme d’intuition. Mais sur le moment, c’était très simple : répondre à l’urgence, une solution immédiate. Je vivais au jour le jour. C’est comme ça que tout a commencé. Je n’avais jamais pensé à arriver où j’en suis aujourd’hui.
Q2. « On dit souvent que les créatifs sont de mauvais gestionnaires. Vous êtes passée d’une machine à une PME de 42 employés. Quel est le piège financier dans lequel tombent la plupart des jeunes stylistes, et comment l’avez-vous évité ? »
Pour moi, le plus grand piège concerne le prêt-à-porter. Beaucoup de jeunes créateurs veulent aller trop vite, produire beaucoup, multiplier les pièces, sans penser à ce qui restera sur les portants à la fin. Très tôt, j’ai compris que le prêt-à-porter pouvait être une force… ou un danger. Produire intelligemment, c’est produire juste. Pas pour suivre un rythme qui n’est pas le sien. J’ai appris à regarder les chiffres sans peur, à anticiper les volumes, à penser chaque collection comme un équilibre entre désir et réalité. Les invendus sont une perte silencieuse, mais lourde. Ils peuvent fragiliser une marque plus vite que l’échec créatif. Ce qui m’a protégée, c’est cette vigilance permanente : créer oui, mais toujours avec une conscience très claire de ce que cela implique financièrement. La créativité ne suffit pas à faire vivre une entreprise. La discipline, elle, oui.
Q3.« Mélanger du Bazin, de la dentelle et des cristaux Swarovski, c’est un pari risqué. La frontière entre le chic et le kitsch est très fine. Quel est votre secret pour savoir quand une robe est finie ? »
La robe commence toujours par un dessin. Dès le départ, j’ai une intention, une direction, une sensation. Je sais où je veux aller, même si tous les détails ne sont pas encore figés. Ensuite, il y a le dialogue avec la tenue. Quand je la vois prendre forme, je ressens immédiatement s’il manque quelque chose. Ce n’est pas une réflexion intellectuelle, c’est presque instinctif. Une lumière, un détail, un équilibre à ajuster. Et quand tout est là, je le sais aussi. Je ne cherche pas à en faire trop. J’écoute ce que la matière, la coupe et le mouvement racontent. La tenue est finie quand elle se suffit à elle-même, quand elle dégage naturellement ce qu’elle doit transmettre, sans qu’on ait besoin d’en rajouter.
Q4. « On ne voit que vos boutiques et vos succès. Mais dans l’esprit Fiers d’Elles, on aime la réalité. Y a-t-il eu un moment, une collection ou une année où vous avez failli tout arrêter ? Qu’est-ce qui vous a fait tenir ? »
Il y a eu des étapes, comme dans tout parcours qui se construit dans le temps. Mais l’idée d’arrêter ne s’est jamais réellement posée. Le travail a toujours continué, simplement. La création, l’atelier, les collections. Quand quelque chose devait évoluer, cela évoluait. Quand il fallait ajuster, on ajustait. Ce qui m’a guidée, ce sont des repères très simples : la famille, le travail bien fait, et cette continuité dans le geste. Tant que cela avait du sens, avancer allait de soi.
Q5.« Si vous pouviez parler à la jeune Grace Wallace, celle des débuts, que lui diriez-vous aujourd’hui ? »
Je lui dirais de rester fidèle à ce qu’elle ressent. De ne jamais chercher à aller plus vite que le temps, ni à se comparer. La beauté se construit dans la présence, la grâce dans la retenue, l’excellence dans le travail répété, et la présence dans l’attention portée à chaque détail. Et surtout, de transmettre ce qu’elle apprend, parce que c’est ainsi que le travail prend toute sa valeur.
Q6.« Vous êtes mère de 4 enfants, vous vivez entre plusieurs pays. Arrêtons avec le mythe de la Superwoman : concrètement, qu’avez-vous dû sacrifier pour bâtir cet empire ? Avez-vous des regrets ou est-ce le prix à payer ? » Je ne crois pas au mythe de la Superwoman, parce qu’il ne correspond pas à la réalité. Construire une maison, élever des enfants, vivre entre plusieurs pays, tout cela demande de la présence, mais aussi de la mesure. J’ai appris à faire des choix clairs, à accepter que tout ne puisse pas se faire au même rythme. Certaines choses attendent, d’autres s’imposent. C’est un équilibre qui se construit avec le temps, et qui évolue. Je n’ai pas de regrets. Ce parcours m’a appris la justesse : dans le travail, dans les décisions, dans la manière d’être. Et c’est cette justesse-là que je cherche aussi à transmettre à travers la maison Grace Wallace.
Q7.« Vous avez commencé par nécessité, pour payer les factures. Aujourd’hui, ce n’est plus le moteur. Qu’est-ce qui vous fait encore avancer chaque matin ? Quel est le rêve ultime que Grace Wallace n’a pas encore réalisé ? » Aujourd’hui, ce qui me fait avancer, c’est la construction de la maison dans le sens le plus noble du terme. Créer avec exigence, transmettre un savoir-faire, et inscrire Grace Wallace dans une histoire plus large que la mienne. Le rêve ultime est que Grace Wallace soit reconnue comme une maison de haute couture, avec une identité forte, un langage propre et une signature clairement identifiable. Et que cette maison soit présente à l’international, portée par la même exigence, partout dans le monde.











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