Rencontre avec Yolande Bodiong

Elle fait partie du cercle très fermé des femmes propriétaires de médias en Afrique francophone. Une position rare, conquise de haute lutte. Entre ses engagements RSE, sa vie de famille et la gestion de son groupe, Yolande Bodiong s’est livrée à Fiers d’Elles sans filtre. Entretien vérité.

Q1. “Yolande, soyons directs. Au Cameroun, on compte les femmes propriétaires de médias sur les doigts d’une seule main. Avez-vous senti cette misogynie ambiante ? Avez-vous dû parler plus fort pour qu’on écoute votre voix de PDG, là où un homme aurait juste eu à chuchoter ?” Permettez-moi d’abord de vous remercier pour ce regard porté sur ma modeste personne, mais surtout de vous féliciter pour le travail remarquable que vous accomplissez dans la valorisation de la femme. Pour revenir à votre question… (rires) je l’aime beaucoup. Dans un environnement où l’homme peut parfois chuchoter et être entendu, tandis que la femme doit crier pour exister, j’ai fait un choix : ne pas crier. Ma voix, je la garde pour les sans-voix… et pour les voies qui doivent encore être ouvertes. Je suis née à Bertoua, où j’ai fait la maternelle ainsi que tout mon cycle primaire. Mon cycle secondaire, je l’ai effectué à Yaoundé. Mon père, Thomas Bodiong, gendarme, est décédé brutalement, bouleversant la vie de mes 11 frères et sœurs et moi. Nous sommes passés d’une relative stabilité à une pauvreté financière, mais jamais à une pauvreté de valeurs. Nous avons été élevés par deux femmes extraordinaires : Debertoua, ménagère devenue petite commerçante, et Dabongbang, aujourd’hui décédée des suites d’un cancer dans mes bras. Elles nous ont transmis le goût du travail, de la dignité, du partage et de l’excellence. Plus tard, mes 11 années comme hôtesse de l’air ont achevé de me forger : discipline, patience, empathie, écoute de l’autre, gestion de la pression. Aujourd’hui, je veux qu’on voie l’entrepreneure, l’être humain et la patriote, pas une femme qui réclame sa place, mais une professionnelle qui l’assume.

Q2.“On raconte souvent cette anecdote où, jeune handballeuse, vous avez négocié votre transfert comme un ‘ordinateur’, point par point. Cette jeune fille calculatrice et stratège vit-elle toujours en vous ? Est-ce cette même rigueur mathématique qui dirige Sun TV aujourd’hui ?” (Rires) Décidément, vous fouillez beaucoup. Oui, on m’appelait “Ordinateur” parce que j’étais très technique, stratège, meneuse de jeu. Le handball m’a appris la discipline, la lecture du jeu, l’endurance et le refus de l’échec. Après l’obtention de mon baccalauréat, je suis arrivée à Douala, où je vis jusqu’à ce jour. C’est ici que j’ai appris à bâtir dans la durée. SUN+TV, comme tous mes projets, a été construit étape par étape, avec méthode, stratégie et patience, exactement comme sur un terrain de handball.

Q3.Vous êtes à la tête d’une entreprise exigeante, mais aussi à la tête d’une ‘tribu’ de garçons à la maison. L’équilibre parfait est un mythe, on le sait. Mais concrètement, quel est votre secret pour ne pas sombrer ? À quoi ressemble votre charge mentale et qui vous aide à la porter ?” Je ne sais pas si j’ai un secret. Je suis simplement quelqu’un qui donne du temps à chaque chose. Le travail a son temps, mais la famille reste prioritaire. Mon éducation m’a appris le sens des responsabilités très tôt, et mon métier d’hôtesse de l’air m’a enseigné la gestion du temps et des émotions. Je remercie profondément mon époux, qui a compris qu’il avait choisi une passionnée du travail bien fait, ainsi que mon fils Émile. Ils m’accordent parfois des jours de repos… (rires).

Q4 “À quoi ressemble votre charge mentale et qui vous aide à la porter ?” Ma charge mentale ressemble à une marmite sur le feu, avec plusieurs aliments qui ne cuisent pas au même rythme. Il faut le bon feu, la bonne écumoire, et beaucoup de patience. Entre la famille, le couple, les enfants, le travail, les collaborateurs, les projets, les sollicitations des jeunes, les conférences et les combats, je m’appuie sur Dieu, la Vierge Marie, mon époux, et des collaborateurs qui ont compris ma vision.

Q5.“On vous connaît patronne, mais on vous découvre mentor avec le projet ‘Bankable’. Vous formez, vous financez, vous ouvrez des portes aux femmes entrepreneures. Pourquoi ce besoin de transmettre maintenant ? Est-ce parce que vous auriez aimé qu’on vous tende cette main quand vous avez débuté ?” Je suis le fruit d’une solidarité humaine exceptionnelle. Lorsque mon père est décédé, des mains se sont tendues. Roger Milla a, par exemple, financé une partie de mes études secondaires. Mes deux mères nous ont appris à partager, même quand on n’a presque rien. Notre maison, bien que modeste, était la plus accueillante du quartier. Bankable est simplement la continuité de cette histoire.

Q6.“On vous a vue rayonnante et pleine d’énergie aux côtés de Patricia Boowen pour la soirée ‘Osons le Bonheur’. Vous passez de la gestion rigoureuse en coulisses à la lumière de la scène avec une aisance déconcertante. Laquelle des deux est la vraie Yolande ? L’animatrice show-woman ou la productrice de l’ombre ?” (Rires) Je suis simplement Yolande. Je ne me prends pas la tête. Osons le bonheur, je l’ose et je le dose même. J’ai choisi le bonheur, et je le vis sans modération.

Q7.“En Afrique, une femme qui assume vouloir gagner de l’argent et bâtir un empire est souvent mal vue ou jugée. Quel est votre rapport à l’argent et à la réussite matérielle ? Est-ce un tabou que vous souhaitez briser pour les générations futures ?” C’est une vraie satisfaction pour une femme de réaliser qu’avec l’argent de son travail honnête, elle peut bâtir. Mais l’argent n’est pas un objectif : c’est un résultat. Je suis davantage guidée par l’épanouissement spirituel et humain que par la quête du gain matériel.

Q8. “ “Le parcours entrepreneurial est violent. Il y a les trahisons, les échecs, les portes fermées. Quelle est la cicatrice professionnelle dont vous êtes la plus fière aujourd’hui, celle qui vous a appris la leçon la plus précieuse ?” Ma cicatrice la plus formatrice remonte à ma jeunesse, à l’époque où le handball était mon principal moyen de survie à Douala, toute ma famille étant restée à Yaoundé. Un dirigeant m’a fait subir du chantage, allant jusqu’à me sanctionner et me couper les vivres, espérant que la précarité me ferait céder. Ce jour-là, en lui jetant mon dédain au visage, je savais que je fermais la porte à mon salaire… mais que j’ouvrais celle de Yolande la battante. J’avais exigé que mes deux années de BTS soient payées d’avance. J’ai quitté l’appartement du club, trouvé refuge chez un oncle dans des conditions difficiles. J’ai ensuite trouvé un petit boulot à Akwa, payé 50 000 FCFA, vivant à la cité SIC ancien Chococam, marchant à pied pour économiser le transport. C’est là que l’entrepreneure est née, en découvrant les consommables informatiques et la revente de magazines spécialisés. J’ai appris que se renier coûte toujours plus cher que dire non.

Q9 “Votre image est très soignée, c’est une marque de fabrique. Cheveux courts, élégance moderne… Est-ce une armure pour affronter le monde extérieur, ou est-ce simplement le plaisir d’être une femme, même quand on porte le pantalon du chef ?” Non. Mon image n’est pas une armure. Je suis simplement moi. Je ne joue pas de rôle. J’ai grandi dans la vérité, j’ai appris à marcher la tête haute et les mains propres.Mon éducation, mon parcours sportif et mes 11 années comme hôtesse de l’air m’ont appris la rigueur, l’écoute, la patience et la dignité.Être élégante, pour moi, c’est assumer qui l’on est, sans masque.

Q10“Le paysage médiatique change vite avec le digital. Où voyez-vous le groupe Maraboo et Sun TV dans 5 ans ? Quel est le rêve ultime que vous n’avez pas encore réalisé ?” Je suis profondément reconnaissante envers ma famille, mon époux, Émile, mes proches, toutes les personnes qui ont eu un mot bienveillant ou une remarque constructive sur mon chemin. Je remercie aussi les équipes de SUN+TV, jeunes, dynamiques et engagées. SUN+TV est en route pour devenir la référence africaine du divertissement, et pour faire du Cameroun un hub audiovisuel continental. Je suis et resterai la fille de Thomas Bodiong, de Dabongbang et de Debertoua, et je continuerai de carburer aux défis.

Q11.“Si vous aviez le pouvoir de retourner dans le passé, à Bertoua, et de murmurer une seule phrase à l’oreille de la petite Yolande de 15 ans qui rêvait d’avenir, que lui diriez-vous ?” Je lui dirais : Tu es née à Bertoua, tu as grandi entre Yaoundé et Douala. Tu travailleras en étudiant. Tu obtiendras ton MBA en Organisation et Management à l’ESSEC de Douala, tout en travaillant. Et tu tiendras debout. Ne laisse personne dicter ta vie. Confie-la à Dieu… et avance. Yolande Bodiong est la preuve vivante qu’on peut partir de Bertoua avec 2000 FCFA en poche et finir à la tête d’un groupe média panafricain. Elle n’a pas attendu qu’on lui donne sa chance, elle l’a provoquée, négociée, et construite. Elle est, sans aucun doute, une Fiers d’Elles.